La géographie, ça sert d'abord à faire la guerre - Y. Lacoste

Compte-rendu de l’ouvrage “La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre” écrit par Yves Lacoste, publié initialement en 1976 (éd. F. Maspero) et réédité en 2012 (éd. La Découverte).

La géographie ça sert d’abord à faire la guerre. Peu surprenant me direz-vous peut-être… Pourtant une chose est sûre, pendant longtemps en France, la géographie, a refusé ce paradigme politique. Ou plutôt elle l’a toujours eu mais l’a dissimulé. C’est au géographe Yves Lacoste, fondateur de la revue Hérodote et désormais professeur émérite de l’Université Paris-VIII que l’on doit cette formulation.

LACOSTE Y., 2014, La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre, Paris : La Découverte, 2ème éd., 249p.

Quelle géographie dans la société ?

Géographies et pouvoir

Selon lui, trois géographies s’expriment dans la société : d’une part celle « des états-majors », utilisant l’analyse de l’espace réel pour gouverner et de l’autre, celle « des professeurs » et la « géographie spectacle ». D’un ton volontairement libre et provocateur, Yves Lacoste interpelle en effet son lectorat sur la construction de l’idée selon laquelle « « la géographie, on n’en a rien à foutre… » puisque ça ne sert à rien » (p.56) montrant comment la géographie classique vidalienne diffusée à l’école, à l’université et dans les médias[1] constitue un discours idéologique puissant qui dissimule l’usage politique de l’analyse spatiale (notamment l’organisation de l’État, des territoires et des opérations militaires) pour mieux en écarter la majorité des individus.

La géographie, un “savoir stratégique

Réhabilitant la géographie d’Élisée Reclus, Yves Lacoste cherche à conscientiser son public sur la nécessité de questionner l’accessibilité de ce « savoir stratégique, [de ce] pouvoir » (p.57) et donc le maintien d’un monopole de l’information géographique par la minorité dirigeante. La maîtrise de la cartographie constitue en effet un instrument de domination majeur comme en témoigne le recours hégémonique à la projection de Mercator, vision moderne et coloniale qui place ‘l’Europe au centre du monde’, dans les analyses internationales (Maldonado-Torres, 2007)[2].

Géographe, savoir et responsabilités

Le géographe et la société

Dépassant le simple constat du « malaise épistémologique originel de la géographie des professeurs » (p.141), Yves Lacoste interroge concrètement l’influence et la responsabilité (sociale) des géographes. Il insiste ainsi sur le fait que, produisant une interprétation synthétique et stratégique des interactions spatiales, tout·e géographe – quel que son point de vue sur le monde – ne doit pas négliger qu’il peut être considéré comme « un agent de renseignements au service du pouvoir » (p.196) et que ses productions peuvent être dangereuses. Isabelle Clair (2016 : 77) a par exemple bien montré comment la recherche de terrain engage pleinement tout·e chercheur·e et l’amène « à se retrouver coincé[e] dans des conflits de loyauté insupportable »[3].

Le géographe et le militantisme

Yves Lacoste, dans le prolongement des réflexions menées sur le développement d’une géographe active[4], interroge finalement l’indépendance éventuelle des géographes et leur possibilité d’agir (directement) sur la société. S’il évoque l’emploi des concepts marxistes ou encore la mise en place, en parallèle des universités, d’une « géographie appliquée », il définit plus encore une géographie militante de la crise globale. Le rôle du ou de la géographe est alors de révéler les déséquilibres spatiaux (injustices climatiques, inégalités sociales, relations de domination, etc.) pour parvenir à une meilleure compréhension de ceux-ci, quitte à s’opposer aux intérêts des puissances économico-politiques. Cette partie, certes innovante, est cependant révélatrice d’une des limites de la géographie francophone, trop franco-centrée et détachée des travaux anglophones[5], en omettant notamment d’évoquer les travaux menés sur cette question par le géographe états-unien David Harvey[6] (y compris dans la réédition de 2012). Il est cependant à noter que les questionnements de Lacoste sur la posture et l’engagement des géographes posent des jalons importants complétés depuis par les travaux critiques sur le « biais masculiniste » de la géographie (Hancock, 2004)[7] et plus largement sur le recours nécessaire à la réflexivité[8].

Ce qu’il faut en retenir…

L’intérêt majeur de l’ouvrage est donc sa très large interrogation de la géographie, de son épistémologie et de ses finalités. Concrètement, l’analyse spatiale multiscalaire[9] – permettant une compréhension géostratégique des rapports de force, c’est la question du contrôle de la capacité de lire, d’analyser et de produire des cartes – par soi-même et à plusieurs échelles – qui est centrale. Et puisque « savoir penser l’espace » permet in fine de « savoir y combattre », l’un des pouvoirs les plus importants des géographes réside dans le contrôle du partage du savoir géographique : le réserver à une minorité (dirigeante) ou le démocratiser… Ou en d’autres termes, choisir entre une géographie des décideurs ou une géographie de combat des individus[10].

Notes

[1] Voir par exemple l’influence des cartes murales « Vidal-Lablache » (coll. Armand Colin) affichées dans de nombreux établissements scolaires et universitaires.

[2] MALDONADO-TORRES N., 2007 “On the coloniality of being: Contribution to the development of a concept”, Cultural studies, 21/2, 240-270.

[3] CLAIR I., 2016, « Faire du terrain en féministe », Actes de la recherche en sciences sociales, 213/3, p.66-83.

[4] GEORGE P., GUGLIELMO R., KAYSER B., LACOSTE Y., 1964, Géographie active, Paris : PUF, 394p.

[5] Et plus largement de l’abstraction faite des travaux produits en langue non-française

[6] Développant un courant radical en géographie, David Harvey, plaide dès 1970 pour un positionnement engagé, militant en recherche. Voir notamment Explanation in Geography (1969), Social Justice and the City (1973) ou en langue française Géographie de la domination (2008).

[7] HANCOCK C., 2004, « L’idéologie du territoire en géographie : incursions féminines dans une discipline masculiniste », Le genre des territoires, Angers: P.U. d’Angers, p.165- 174.

[8] Voir notamment les articles de M. Blidon et L. Dupont (2014) dans le n°89-90 « J’égo-géographie » de la revue Géographie et cultures (p.93-129).

[9] Y. Lacoste développe notamment le concept de « diatope », c’est-à-dire d’un « schéma formé par la superposition de différents plans qui montrent en perspective cavalière, en haut des ensembles d’envergure planétaire et en bas des situations locales » (p.233) en réponse au « développement du processus de spatialité différentielle » (p.95)

[10] DUTERME R., 2020, Petit manuel pour une géographie de combat », Paris : La Découverte, p.208.

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